27 août 2011
Aux Frontières de l'Aube, Kathryn Bigelow (1987)
Bonne surprise que ce film de vampire où le mot de vampire n'est même pas prononcé, et premier film entièrement réalisé par Kathryn Bigelow.
Critique assez bien vue ici : http://www.devildead.com/indexfilm.php3?FilmID=684
Mention spéciale à la scène du bar. Une scène interminable, beaucoup trop longue, à en rappeler presque Michael Cimino. Ce n'est décidément pas l'intrigue qui intéresse Kathryn Bigelow, mais bien l'ambiance à la fois réaliste, crasseuse et délétère, et ses personnages cruels, cyniques, inhumains et pleins d'un ennui éternel dont ils ne peuvent échapper. Ils jouissent de leur malédiction, ils souffrent de leur état surhumain. Pleins de poussière mais dépoussiérés de toute leur mythologie, le mythe, lui, reste intact, puissant, fascinant.
Savoir sortir des sentiers battus pour se lancer une scène longue, ce n'est pas toujours facile. A retenir, à oser...
The Daybreakers, réalisé par les frères Spierig (2009)
Qu'est-ce qu'il faut pour passer d'un honnête film de série B à un film de catégorie A ? C'est la question que pose le film The Daybreakers.
Pour donner une idée du paradoxe du film, voici la citation de l'Ecran fantastique donnée par Allociné : "Qu'il est rare de se voir offrir une bonne série B portée par un casting impérial et une idée originale et intelligemment exploitée !" Une idée originale (la terre devenue terre des Vampires, où les humains, chassés et élevés pour leur sang, sont de moins en moins nombreux. La famine guette...) et des acteurs de premier ordre (Ethan Hawke, Sam Niell, Wilhelm Dafoe...) et pourtant, un film qui reste de la série B !
La comparaison avec Gattace saute aux yeux : le même acteur, un univers futuriste sombre et glaçant, une histoire sobre... Mais Gattaca est vraiment un bon film. Où est la différence ? Dire que l'un est une honnête série B et l'autre un bon film de science fiction n'est pas suffisant.
Gattaca est un bon exemple : il y a tout l'univers qui est fascinant, mais c'est avant tout une confrontation de deux personnages et de deux acteurs. L'univers est le contexte et le prétexte à une confrontation psychologique, les personnages sont poussés (les principaux comme les personnages secondaires).
The Daybreakers a tout pour être un bon film, mais le pitch est convenu, les personnages sont plat. Ici c'est l'intrigue qui est le prétexte pour développer un univers particulier. L'originalité de l'univers n'a pas été suffisamment travaillé pour imprégner également les personnages et l'intrigue.
Le héros de Gattaca, d'ailleurs, ne veut nullement sauver le monde, ni faire la révolution. Il veut simplement partir, accomplir son rêve. Daybreakers tombe dans le travers inverse : au lieu de choisir une intrigue qui amènerait le personnage à se confronter à cet univers si particulier, à ses aspects les plus pervers ou les plus terribles, il veut carrément sauver le monde. Le métier du héros n'est pas en cause : ça a l'air d'être une bonne idée qu'un spécialiste d'hématologie soit approché par des humains. Mais il n'est pas forcément obligé de trouver la solution pour sauver à la fois les vampires et les humains, il n'est pas obligé d'affronter le Grand Méchant dans son usine. Surtout que cette évolution de l'intrigue passe complètement sous silence les autorités politiques, etc.
Comme quoi la qualité littéraire, voire théâtrale d'un film est une donnée importante (Gattaca comme huis clos, comme adaptation filmée d'une pièce de théâtre virtuelle ?).
25 août 2011
La Ronde, Max Ophuls (1950)
Ils sont rares, les films dont les titres renvoient à leur forme, et non à leur sujet. Est-ce à dire que La Ronde n'est qu'un pur exercice de style ? C'est tout à fait possible. Je ne suis pas sûr que les histoires en elles-mêmes n'aient un grand intérêt.
Un film de transition ? Il y a une forme qui cherche à naître, qui grandit à l'intérieur des cadres classiques de la narration, qui les déforme, mais ne les fait pas encore exploser. Il y a ce narrateur qui se montre, s'exhibe et passe sur le devant jusqu'à éclipser les historiettes. Déjà dans le sketche du Modèle, dans le Plaisir, le narrateur passait devant la caméra, entrait dans la diégèse dans un double statut de personnage et de narrateur (fidèle en cela à un procédé littéraire des plus classiques). Ici le narrateur n'est pas un personnage, mais il se permet d'intervenir dans l'action ici ou là : ce n'est plus le narrateur-témoin, mais le narrateur-démiurge, celui qui crée l'histoire au fur et à mesure qu'elle se déroule.
Il y a cependant quelque chose d'encore très classique dans ce procédé. C'est une posture, l'exhibition des ficelles et un clin d'oeil répété au spectateur. On se met le spectateur dans la poche au détriment de l'action elle-même. Le fossé sera définitivement franchi avec Lola Montès : le narrateur devient Monsieur Loyal. Tout bascule : dans la Ronde, le narrateur ne fait pas partie de la diégèse, tandis que dans Lola Montès, c'est le cirque qui est le degré premier de la narration, tandis que les sketches ne sont que des récits enchassés.
Le récit a perdu sa valeur première, et la figure du narrateur, en cessant de regarder la caméra, devient plus ambigu, plus fascinant. L'omniscience et l'omnipuissance du narrateur, qui pouvait agacer dans la Ronde, révèlent ce qu'elles cachaient de manipulation et de cruauté. C'est une mise en abyme de la figure du conteur et du réalisateur, qui cherche à réaliser dans les faits les histoires qu'il invente - ce qui n'est pas sans rappeler Une histoire immortelle, d'Orson Welles (les deux films sont les premiers films en couleur des deux réalisateurs).
Le Plaisir, Max Ophüls (1952)
Quelques pensées autour du film, en désordre et en fragments.
La douce ironie de la Maison Tellier, que nous raconte un narrateur plein d'indulgence pour cette humanité faible mais touchante, et capable de grâce. Un réalisateur omniscient, sorte de Dieu qui observe ses créatures, avec tout ce que cette posture peut avoir de hautain et d'un peu dépassé.
Cette posture donne forme au film : c'est cela qu'il faut retenir, plus que le texte du narrateur. Le sketch, et tout le film, pourrait tout aussi bien s'appeler la Ronde que le Plaisir. Ronde de la caméra qui virevolte autour de la Maison et autour des personnages, ronde de la structure qui répète à l'envi la forme ABA :
- la chanson "Ma grand-mère" qui s'interrompt pour le "plus près de toi" avant de reprendre
- les scènes à la Maison qui encadrent la sortie à la campagne
- et le sketch de la Maison Tellier lui-même encadré par deux sketch plus courts et plus sombres.
A-B-A : ce procédé est aussi celui d'une ironie toute flaubertienne. Tout recommence, rien n'a changé dans cette Maison Tellier. Le moment de grâce ne fut qu'une parenthèse, la vie continue et les spiritualités les plus élevées n'empêchent pas moins les filles de redevenir des filles, sans que tout ces contrastes (nuit/jour, intérieur/extérieur, ville/campagne, sexe/religion) ne les aient finalement si marquées que cela. La morale, c'est qu'il n'y a pas de morale, la ronde continue, qu'elle soit danse des amoureux, danse des filles avec les clients et danse macabre.
A-B-A, mais aussi retable : ce qui encadre vient contredire, approfondir et complexifier le propos du tableau central. La beauté et la grâce de la sortie à la campagne de la Maison Tellier, encadrés par les spectres du désespoir, de la vieillesse et de la mort. Le propos du film se constitue par le lien entre ces trois films.
Alors oui, ça cabotine, avec du comique parfois un peu lourd. Oui les images des femmes et des hommes sont datées, et peu intéressantes finalement. Mais c'est le mouvement qui intéresse Ophuls plus que les portraits, les trajectoires, les destinées (selon que l'on parle des mouvements de caméra, de la structure du film ou de sa morale). Pas les psychologies : d'ailleurs il n'y en a pas dans la Maison Tellier, et si peu dans les deux autres sketches (ce sont des types, plus que des individus).
Ce que l'on peut considérer comme une faiblesse pour les deux sketches courts (manque de profondeur, manque d'intérêt pour ses personnages réduits à quelques traits) - et qui est aussi, peut-être, la grande faiblesse de la Ronde -, prend un relief tout particulier dans la Maison Tellier, avec ce portrait de groupe où les psychologies non seulement ne sont pas approfondies mais en plus n'ont aucune incidence sur l'histoire.
Le cinéaste comme virtuose formaliste, et c'est cette forme, justement, qui vient créer la signification, quitte à se désintéresser de ce qu'elle représente. Finalement, c'est un cinéma très peu narratif !
02 octobre 2010
Pensées sans conviction
Longtemps je n’ai pas aimé le café. Puis je me suis dit un jour : si certains aiment le café, pourquoi pas moi ? J’en ai bu, et j’ai fini par aimer le café. A la même époque, la musique classique m’ennuyait profondément. Mais à force d’en écouter j’ai fini par découvrir certaines subtilités, par entendre des émotions, par l’aimer. Et ainsi de suite jusqu’à former en moi un étrange éclectisme que je n’ai jamais vraiment su distinguer d’une forme de faiblesse d’esprit.
Toutes choses étant égales par ailleurs, pourquoi en préférer une plutôt qu’une autre ? Si certains peuvent aimer la musique contemporaine, pourquoi pas moi ?
A l’inverse, l’exclusivité des passions m’a toujours étonné : tel de mes amis aime le cinéma à la folie mais n’a jamais ouvert un livre de sa vie. Tel autre vénère la littérature et méprise la bande-dessinée. L’ami qui m’a fait découvrir les mangas japonais ne mettra sûrement jamais les pieds dans un opéra. Pour eux, ces exclusivités sont logiques : on ne peut aimer une chose et son contraire. Et moi, je suis d’accord avec eux tous.
J’ai fait mienne cette phrase prononcée dans la Règle du Jeu, de Renoir : «Ce qui est terrible dans la vie, c’est que chacun a ses raisons.» Et cette morale est à la fois ma libération et ma malédiction. Je suis comme libéré des barrières arbitraires dont chacun a besoin pour construire son identité, sa subjectivité. J’ai renoncé à me définir par mes goûts, mes haines et mes passions - mais que me reste-t-il ? Aux êtres sans œillère ni passion, il reste la contemplation du spectacle du monde.
- Mais je dis cela sans conviction, bien sûr.
03 septembre 2010
The Crazies, Georges Romero (1973)
J’avais vu le
remake (Break Eisner, 2010) et j’avais lu que l’original était beaucoup mieux.
Mais je ne m’attendais pas à une différence aussi flagrante. Le remake est un
film de genre comme un autre (un virus qui rend les gens semblables à des
morts-vivants, un groupe qui doit aller d’un point A à un point B avec l’armée
comme obstacle). L’original est un film complètement moderne où Romero se sert
d’une situation de genre pour un programme beaucoup plus ambitieux. Quelles
sont les principales différences ?
Un film choral
Il y a bien un personnage principal, mais il est loin d’être un héros et surtout, ce n’est qu’un point de vue parmi d’autres : le scientifique qui a conçu le virus (en fait, une arme chimique), les militaires, les généraux dans leurs bureaux… Contrairement au remake, Romero s’intéresse à l’ensemble de la situation. Non seulement il n’y a plus ni gentil ni méchant (les militaires – chair à canon obéissent aux ordres comme ils peuvent). Mais en plus, le film pose la question du pouvoir, c’est-à-dire de la manière dont les dirigeants (l’armée, le président) sont amenés à gérer une situation de crise.
Nous ne sommes pas en position de spectateurs s’identifiant avec un héros, mais presque comme des situation assistant à une sorte de cas d’cole, et amenés à nous poser des question comme : avons-nous de bons dirigeants ? sommes-nous prêts à réagir à une situation de danger extrême ? comment le pouvoir peut-il être amenés à détruire sa propre population ? Les scènes dans le bureau des généraux évoquent un Docteur Folamour d’autant plus terrifiant qu’il est plus réaliste.
La question de la folie
Déjà, les films de morts-vivants de Romero mettaient le doigt sur le fait que ces « morts-vivants », ce sont nous. Ici, la situation est encore plus troublante puisque les fous ne sont même pas morts. Dans le remake, les fous deviennent tous des fous furieux à abattre. Ici, chaque personne infectée développe progressivement une folie propre, liée à sa personnalité. Une jeune femme un peu baba-cool se met à courir avec les moutons en riant, son père obnubilé par le souvenir de sa femme morte finit par faire l’amour à sa fille. C’est beaucoup plus réaliste par rapport à ce produit qui s’attaque au cerveau. Et on ne peut jamais savoir vraiment si la personne est infectée ou si elle a simplement pété un plomb à cause de la panique.
Réinterroger les frontières entre l’humain et le non-humain ; interroger la question du pouvoir et des responsabilités politiques. C’est étonnant de voir à quel point les deux apports majeurs de Romero au genre sont aussi ceux qui passent les premiers à la trappe dans les remake de la machine à divertissement qu’est (devenue) Hollywood.
EDIT
Je pense que tout ça est aussi une question d'époque, d'esprit du temps et de la manière dont les films étaient produits. Ce n'est pas simplement le talent de Romero. Il suffit de regarder ces derniers films de zombie : ils sont intéressants, Romero essaie toujours d'ajouter un peu de contenu, de renouveler leur modernité en fonction des problématiques d'aujourd'hui (notamment les médias avec The Diary of the Dead). Mais c'est beaucoup moins fort. La réalisation gagne en aisance et en ambition ce que le film perd en impact. J'ai eu l'occasion de voir son tout dernier film, pas encore sorti en France (Survival of the Dead) : le film prétend aborder la question du "dressage" des morts-vivants, mais c'est impressionnant de voir à quel point il est déjà allé plus loin, et mieux, avec Day of the Dead (1985). Cette régression du cinéma dans l'espace de quelques années, dans la carrière d'un même réalisateur, serait vraiment intéressante à analyser, à condition d'avoir toutes les informations nécessaires (pression des producteurs, évolution du marché, évolution de la pensée de Romero...)
29 mai 2010
Une nouvelle Querelle des Anciens et des Modernes
Suis-je réactionnaire ? Subversif ? Ou aliéné ? Telle est la drôle de question que je me pose en ce moment, suite aux ébauches d’idées lancées dans mon texte sur Beatriz Preciado. Ces mots sont à première vue extrêment trompeurs, car je ne les utilise pas du tout dans leur sens commun. Moi-même, je ne suis absolument pas certain de ce que ça veux dire, sur ce que je veux dire, sur là où je me situe moi. Pourquoi alors ne pas organiser un petit débat avec moi-même ?
Réactionnaire, subversif ou aliéné : n’est-ce pas qu’une autre manière de dire «de droite», «de gauche» et «apolitique» ?
Non, justement ! On peut être réactionnaire de droite, réactionnaire de gauche, subversif de gauche et subversif de droite. Les notions de droite et de gauche sont toujours valides, mais elles sont pour ainsi dire parallèle à cet autre type de «découpage». L’idée, c’est de tout remettre en question, de voir les choses d’une perspective radicalement différente. Je pourrais aller jusqu’à dire que droite et gauche sont devenus des notions obsolètes. Mais dire que les notions de droite et de gauche sont devenues obsolètes, c’est déjà avoir une attitude de subversif.
Réactionnaire de droite, je comprends, mais réactionnaire de gauche ? Comment est-ce possible ? La gauche veut le progrès.
Mais c’est tout à fait possible ! Il suffit de garder à l’esprit que, pour moi, «réactionnaire» n’est pas connoté négativement et renvoie simplement à cette idée d’un refus de l’évolution actuelle de la société. Un réactionnaire, c’est quelqu’un qui refuse d’avancer là où on lui dit d’avancer sans son consentement : ce qui est une réaction saine et de bon sens.
Bien au contraire, la gauche se bat plutôt pour conserver les «acquis sociaux», elle se débat dans tous les sens pour retenir un certain modèle qui part en déroute, sans réussir vraiment à proposer un modèle social qui soit autre chose qu’un idéal nostalgique d’un temps qui n’est déjà plus le notre. Cet idéal était beau, généreux. On peut même dire qu’il aurait toute son actualité aujourd’hui - mais comment se battre pour une cause qui a été perdue il y a vingt déjà au moins ?
Alain Finkielkraut est un exemple de ces «néo-conservateurs» ambigus : son modèle est celui d’une République idéale, mythifiée, qui n’a jamais existé, mais qui lui permet d’analyser et de dénoncer avec une grande lucidité les évolutions de notre temps (dans l’éducation, dans les idées de 68, etc.). Il a raison sur beaucoup de points (je ne parle pas là de la question juive...), mais il n’en reste pas moins un réactionnaire : à l’écouter, il faudrait revenir au moins 30ans en arrière et tout recommencer...
C’est comme sur la publicité pour les DNA : «Quand l’avenir est incertain, il faut revenir aux valeurs sûres.» Telle est la devise des «réactionnaires», qu’ils soient de droite ou de gauche. Les subversifs, eux, se diraient plutôt quelque chose comme : «Quand l’avenir est invertain, il faut aller plus vite que lui, le devancer pour le faire aller dans notre direction.» Ma distinction ne concerne donc pas le fait d’être un «méchant» ou un «gentil», d’être pour une société libérale ou pour un Etat-providence. Mais la question se pose de savoir si l’on veut remonter le temps, ou si l’on veut le devancer.
Tu dis que la question se pose de savoir si l’on veut remonter le temps ou le devancer, mais tu y réponds toi-même : qui voudrait être un réactionnaire ? Qui ne voudrait pas avoir des idées subversives ? Dans ta distinction, les réactionnaires sont des vieux cons qui vivent dans le passé, non ?
Non, justement. Le réactionnaire, c’est celui qui réagit, qui refuse de tout prendre pour argent comptant : et cela, en soi, n’est pas mauvais. Le réactionnaire pose la question de l’héritage et de la culture. Peut-on les liquider sans autre forme de procès au nom du progrès ? au nom du rejet des crimes du passé ? Et que devenons-nous, sans héritage, sans culture et sans passé ? Le vieux con alors est celui qui refuse d’abandonner son identité et son histoire, qui refuse de n’être plus qu’un pion dans une société aveugle, sourde et... barbare.
Les subversifs et les réactionnaires sont souvent dans des états d’esprits opposés, mais pas toujours : dans les deux cas, il s’agit d’une résistance face au présent. Dans une société apocalyptique digne d’un film de science-fiction, mais qui est aussi celle vers laquelle on se dirige, parmi les clandestins, les groupuscules terroristes et les réseaux de résistance, on trouverait aussi bien des jeunes écolos fumeurs de joints et de vieux professeurs de latin tentant à tout prix de sauver les derniers livres de l’humanité... Entre les vieux cons et les jeunes cons, la balance ne penche pas si facilement d’un côté ou de l’autre.
Soit. Mais si les lignes de séparation sont aussi floues, à quoi sert ta distinction ?
Je ne sais pas à quoi elle sert, mais elle aide à comprendre bien des choses.
Pour en rester à la politique, une démarcation très nette se situe au niveau de Michel Foucault et de sa notion de bio-pouvoir. Si j’ai bien retenu, pour lui, le pouvoir n’est pas une autorité au-dessus de la société et chargé de la diriger ou de l’opprimer : le pouvoir est dans la structure de la société elle-même. Les réactionnaires pensent encore le pouvoir en termes de régimes, de partis politiques et de débats parlementaires. S’ils sont de gauche, ils penseront aussi en terme de révolutions, de grèves et de luttes syndicales, et s’ils sont de droite, ils penseront en terme de réseaux de pouvoir, d’intérêt financiers et d’économie politique. Les subversifs, eux, détournent la question du pouvoir des institutions politiques pour l’orienter vers les autres institutions : le système scolaire, la famille, l’aliénation du travail. Le subversif raisonne alors en terme de sociologie, de féminisme, de droit des minorités...
D’un point de vue plus général et plus philosophique, le réactionnaire croit encore à une nature humaine; le subversif a compris que l’homme s’invente et se forge au jour le jour, en fonction des disciplines, des rapports de force et de ses prises de conscience. C’est le sujet d’un fameux débat entre Michel Foucault et Noam Chomsky, qu’on peut regarder ici (en anglais) :
http://www.dailymotion.com/video/x32we_noam-chomsky-vs-michel-foucault
Cela ne sert à rien de renverser le pouvoir politique si les structures de la société n’ont pas changé. La lutte subversive déserte le champ des élections pour investir des champs stratégiques plus restreints, plus précis et plus concrets. C’est d’ailleurs ce à quoi l’on assiste aujourd’hui : les partis et les syndicats sont à bout de souffle, l’idée de débat républicain a vécu. Ce qui marche aujourd’hui, ce sont les «initiatives citoyennes», les actions qui ne prétendent à aucune universalité mais qui essaient d’innover de nouvelles formes de vies communes à des échelles beaucoup plus réduites, ou alors en utilisant des réseaux beaucoup moins formels et contraignant.
D’un côté, ces nouvelles formes de lutte, de militantisme et d’alternatives ont pris acte de cette distinction et critiquent la société actuelle d’une manière résolument moderne. D’un autre, en se désintéressant ainsi les formes traditionnelles de luttes politiques, on laisse le champ libre aux vrais pouvoir oppressant - à savoir les pouvoirs économiques et les grandes institutions du type FMI...
Et toi alors, tu es quoi ?
C’est une très bonne question ! Je me définirais comme un réactionnaire qui persiste dans son attachement à l’héritage culturel qu’il a acquis par ses études, et qui a aussi pris conscience de l’importance stratégique et théorique des luttes subversives. Voltaire projeté dans Soleil Vert, L’Iliade face à Internet... Il y a un tragique dans cette situation, dans cette impasse où nous sommes, entre la défaite des luttes traditionnelles, et les contradictions des luttes subversives.
Je ne sais même pas s’il faut une réponse. Il suffit de regarder les luttes homosexuelles. La revendication du droit au mariage est visiblement une lutte réactionnaire : pas seulement parce que le mariage représente un modèle de société ancien, conformiste et que ça correspond à l’idée des valeurs sûres de la société, mais aussi parce que revendiquer le mariage pour les gays et les lesbiennes, c’est une revendication républicaine. C’est vouloir la fin du communautarisme, la fin d’une spécificité de l’identité gay, le désir de retrouver l’espace social, citoyen et politique de la «cité» dont nous sommes exclus en étant traités comme des citoyens de seconde zone.
En revanche, les luttes «queer» pour la remise en question radicale de la distinction des sexes et des rôles sociaux passent aussi bien par la création d’une certaine culture «queer» et par des happenings qui investissent des lieux ou des manifestions. Nous sommes là beaucoup plus de l’ordre du subversif. Par leur forme, et par leurs objectifs. J’ai l’impression qu’ils ne veulent nullement intégrer la «société de papa», même en la réformant, mais bien au contraire remettre en question jusqu’à ses bases, en devançant les évolutions sociales les plus récentes.
De là à dire que ces deux luttes sont contradictoires ? antinomiques ? La distinction passe à l’intérieur des consciences. Où suis-je ? quel est mon regard sur le monde ? où est-ce que je veux aller ?
Si j’avais une réponse, je n’écrirais pas ce texte interminable...
Tu dis que les réactionnaires et les subversifs se rejoignent dans la lutte contre le présent : soit au nom du passé, soit au nom de l’avenir. Mais quel est ce présent qui semble faire si peur ? Quel est cet apocalypse qui semble tous nous menacer ?
Oui, il y a bien un apocalypse qui nous menace - lui-aussi profondément ambivalent et qui lui-aussi brouille les frontières entre gauche et droite, entre bien et mal, entre progrès et régression. Cet apocalypse, à vrai dire, a déjà eu lieu. Aujourd’hui, on assiste simplement à son extension méticuleuse jusque dans les coins les plus reculés de la planète - mais aussi, dans le même temps, à de nouvelles formes de luttes et de résistance.
Cet apocalypse a donc déjà eu lieu et il est trop tard : trop tard pour les politiques, trop tard pour les syndicats. Il n’y a plus de classe ouvrière, il n’y a plus que des Intérimaires et des contrats à durée déterminée. Il n’y a (officiellement) plus d’aliénation au travail : il y a les 35 heures par semaine qui sont bien pratique pour aller jardiner, aller au cinéma et faire des courses aux supermarché. Le monde entier est en train de devenir un centre commercial, avec ses cinémas, ses Starbucks coffeas et son réseau wifi.
C’est suite à cet apocalypse que se pose la question de la subversion : le capitalisme a gagné, ni les républiques ni les syndicats n’ont été de forces pour lutter. Et maintenant, alors, qu’est-ce qu’on fait ?
Et si je n’avais pas peur de faire fuir les rares lecteurs qui m’ont suivi jusque là, j’appellerais cet apocalypse : «l’aliénation mondiale des populations à la société du spectacle et de la consommation».
L’aliénation mondiale des quoi ?
Un petit extrait de film vaut mieux que de grands discours. Voici un extrait de «They Live» de John Carpenter :
http://www.youtube.com/watch?v=pSFT-R4N17g
Critiquer la pub n’est pas nouveau. En quoi cela représente un apocalypse ? Ce n’est pas au contraire l’aboutissement d’une société du bien-être et de l’abondance ?
Un autre grand observateur de cette évolution a été Pasolini, qui comparait cette «société nouvelle» en terme de fascisme... Plus de 20ans de fascisme italien n’avaient influencé qu’en surface la culture paysanne italienne. Alors qu’à partir des années 50, en moins d’une dizaine d’années, la société de consommation a été comme une lame de fond qui a tout réduit à néant, et les jeunes paysans se sont mis à mépriser leurs traditions, leurs cultures, leurs dialecte avec une force inconnue. D’où les provocations extrêmement violentes de Pasolini à l’égard des jeunes, des idées nouvelles, d’une certaines «libération des mœurs», coupables selon lui de détruire les cultures authentiques au nom d’une fausse tolérance.
Entre 1971 et 1974, Pasolini a réalisé ce qu’il a appelé sa «Trilogie de la Vie» (Le Décaméron, les Contes de Canterbury, les Contes des Mille et Unes Nuit), trois films parlant de sexualité de manière assez joyeuse et assez libérée. Très «dans l’air du temps», pourrait-on dire. Trop, justement, si bien qu’avec le recul, il rédigea sa célèbre «abjuration» :
«J’abjure la Trilogie divine de la vie, bien que je ne regrette pas de l’avoir faite. Car je ne peux pas nier la sincérité et la nécessité qui m’ont poussé à représenter les corps et leurs symbole principal, le sexe (…) Maintenant, tout est complètement inversé.
Premièrement : la lutte progressiste pour la démocratisation de l’expression et pour la libération sexuelle a été brutalement dépassée et rendue vaine par la décision du pouvoir consumériste d’accorder une tolérance aussi large que fausse.
Deuxièmement la « réalité » des corps innocents a été elle-même violée, manipulée, dénaturée par le pouvoir consumériste. Bien plus, cette violence sur les corps est devenue la donnée la plus macroscopique de la nouvelle époque humaine.
Troisièmement : les vies sexuelles privées (comme la mienne) ont subi le traumatisme aussi bien de la fausse tolérance que de la dégradation corporelle, et ce qui, dans les fantasmes sexuels, était douleur et joie, est devenu déception suicidaire, inertie informe.»
Éloquent, n’est-ce pas ? En cela, Pasolini rejoint, consciemment ou pas, la position de Michel Foucault qui était lui-aussi très critique sur les mouvement de libération sexuelle.
Mais tu as dit que cette évolution brouille la frontière entre bien et mal : qu’y a-t-il de positif à cela ?
Parce qu’on ne peut pas séparer, et encore moins opposer, la société de consommation et la libération des moeurs, la liberté d’expression et le développement de la pornographie, le déclin de la société patriarcale et l’individualisme forcené des sociétés occidentales.
On peut tenter de faire le tri entre les «bonnes» évolutions et les «mauvaises», au nom des droits de l’homme ou d’autres valeurs similaires, mais la distinction peut devenir très difficile car 1. tout dépend de ce que l’on considère comme mauvais et des critères de sélections et 2. toutes ces évolutions, bonnes comme mauvaises, relèvent d’un même mouvement.
On peut critiquer la mondialisation économique et culturelles et militer pour la préservation des peuples indigènes - mais peut-on aller jusqu’à refuser les routes, les médicaments et les téléphones aux régions les plus pauvres d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie ?
Et tenir ce discours : «Nous disposons, nous, d’Internet, des Mac Do et de l’eau courante, mais il vaut mieux pour vous que vous conserviez votre mode de vie ancestral, contre votre volonté ?». Non, bien sûr, la mondialisation est une bonne chose.
Mais est-ce une raison pour s’interdire tout regard critique sur ces phénomènes ? Pour ne pas voir que derrière les programmes de développement d’accès à Internet, il y a aussi la violence d’une culture mondiale qui rend ringarde et obscurantiste toute culture traditionnelle, aux yeux des plus jeunes surtout, au nom d’une rentabilité pédagogique et d’un droit au progrès parfois douteux (et subventionnée par Coca Cola !).
Nouvelle aporie tragique de notre temps ! Il n’y a pas de réponse tranchée à donner, mais à être conscient de la profonde ambivalence de cette évolution, pour mieux l’appréhender, la critiquer et l’améliorer. Derrière les bons sentiments et les beaux idéaux de «libération» et de «progrès», peuvent se cacher des aliénations et des régressions plus terribles encore, et c’est tout le problème que j’essaie de démêler.
Mais attends voir un peu, on parle de culture, de sexualité ou de politique ?
De tout ça à la fois ! On peut difficilement développer une critique des pouvoirs politiques et économiques sans prendre en compte la manière dont nos corps, nos cultures, nos représentations et nos sexualités sont forgés par ces pouvoirs. Cela vaut pour toutes les époques, et cela vaut encore plus de nos jours, où parmi les plus grandes forces économiques mondiales, on compte les industries de la télévision, des jeux vidéos, de la publicité, du cinéma...
Je n’aime pas cette intrusion de la politique dans la sexualité, et encore moins la revendication politique de certaines sexualités, mais je dois bien le reconnaître : la politique est sexuée, et le sexe est politique.
Ah oui, c’est là qu’on retrouve Beatriz Preciado ?
Oui, voilà : Beatriz Preciado semble avoir poussé jusqu’au bout l’hypothèse d’une politique des corps et des sexes, et également jusqu’au bout l’expérimentation d’une lutte subversive du pouvoir sur son corps lui-même, et sur sa sexualité.
Pour ma part, je n’en suis pas encore là. Je reste très réactionnaire sur mon rapport à mon corps : je continue à la considérer comme un «temple», comme un «destin», comme une «nature», et à ne pas aimer les tatouages et autres piercings. Un peu comme les Romains rejetaient la circoncision des Juifs. Un peu comme Montaigne se méfiait des nouvelles coutumes : si de toute façon on est dans l’arbitraire, autant garder la culture que l’on connaît. Mais aussi un peu comme un Pasolini qui aurait admiré les tatouages à leurs débuts, et qui les aurait reniés quand il y aurait reconnu non plus le signe d’une subversion, mais le présage d’un nouveau conformisme.
Je reste très circonspect sur ces formes de luttes «post-modernes», mais c’est Beatriz Preciado qui m’a fait prendre conscience de la différence entre l’aliéna et le subversif : il ne s’agit pas d’une simple lutte entre les Anciens et les Modernes. Parmi les Modernes, et parmi les plus modernes d’entre eux, il peut y avoir des formes de luttes, de résistances et d’agit-prop radicales. Le réactionnaire et le subversif peuvent s’opposer sur bien des points (la question de ce qu’on doit faire de notre héritage et de notre culture, notamment : le subversif le considère comme définitivement compromis dans les oppressions et les crimes du passé, le réactionnaire cherche désespérément à sauver le bébé de l’eau du bain...). Mais le réactionnaire et le subversif se rejoignent sur un même point : la critique de la société contemporaine. Le réactionnaire parlera de décadence, et le subversif parlera plutôt d’aliénation.
Mais qui est cet aliéné dont tu parles tout le temps ?
L’aliéné, c’est l’homme sans mémoire, sans histoire, transparent et heureux. Il n’a aucune vie propre en dehors des représentations majoritaires de son temps. Il ne voit pas la différence entre sa vie et celle des séries américaines qu’il regarde à la télévision. Il y a eu un apocalypse et il ne s’en est pas rendu compte. Il est peut-être écolo et anti-Sarkozy, mais il regarde MTV, est fier de ses prouesses sexuelles et mange régulièrement au Mac Do.
Oui, enfin c’est une critique facile. Tu ne vas pas te mettre à empêcher les hommes de vivre comme ils le souhaitent !L’aliéné, c’est peut-être plutôt celui qui doit travailler 50 heures par semaine pour gagner quelques dollars pour faire vivre sa famille ?
Il n’y a pas pire aliénation que l’aliénation volontaire. Il n’y a pas meilleur moyen d’obéissance que de faire croire aux hommes qu’ils sont libres. Et la grande aliénation contemporaine, c’est bien celle-là : répéter partout sur les murs «soyez libres», «soyez-vous mêmes», «soyez rebelles», «ne vous préoccupez pas de ce que disent les gens», «exprimez-vous», «tout s’achète sauf le bonheur». Tout cela pour vendre des baskets, des boissons à bulles, des vêtements et des cartes de crédit. Tant qu’on n’aura pas pris conscience de cette aliénation mentale et culturelle, la lutte contre les aliénations économiques et politiques n’auront quasiment aucun effet. C’est aussi simple que cela.
L’aliéné, voilà l’ennemi. Il n’est pas méchant, il est juste celui qu’il faut réveiller - ou combattre s’il est trop tard. Mais attention, l’aliéné est aussi au fond de nous-mêmes, évidemment. La culture mondiale qui s’est répandue depuis une cinquantaine d’années est tellement forte, tellement prégnante, tellement protéiforme qu’elle a impregné jusqu’à nos représentations les plus intimes. Lutter contre l’aliénation, c’est, tout autant qu’un combat culturel et politique, une ascèse personnelle, une élévation de soi.
Là où ça se corse, c’est qu’il n’y a pas de nature humaine. Il n’y a donc pas d’identité propre, authentique, qu’il s’agirait de retrouver en-dessous des couches d’aliénations successives. On peut toujours essayer de se débarrasser de l’influence de la publicité, puis de nos représentations d’Occidentaux, puis de l’éducation de nos parents, etc. On ne retrouvera rien au fond. Parce qu’il n’y a pas de nature humaine. L’homme n’est pas un objet génétique authentique sur lequel se greffent nos éducations, nos expériences et notre vie. C’est plutôt un simple point de départ biologique qui ensuite s’invente au fur et à mesure. La solution n’est pas à chercher en amont, mais en aval : se débarasser de nos aliénations sans avoir la prétention de devenir authentique, mais de se réinventer soi-même.
(Dire cela, c’est être plus subversif que réactionnaire... )
Le réactionnaire dirait que la solution n’est pas dans la réinvention de soi-même : ce ne serait qu’un leurre, une illusion. Il faut au contraire retrouver une identité authentique en renouant avec la culture dont nous sommes les héritiers et qui est si malmenée par la «non-culture» contemporaine.
Mais «avant», comme tu dis, il y avait le pouvoir de l'Église, le patriarcat, le racisme et l’homophobie d’État... Es-tu sûr que c’était mieux ?
Nous voilà au cœur du problème ! Non, je n’ai pas dit que c’était mieux, j’ai dit que ce n’était pas la même chose. Être contre l’Église, contre le patriarcat, contre les barrières qui empêchent l’épanouissement de l’individu et l’expression libre de sa sexualité, c’est être un «allié objectif» de la société du spectacle et de la consommation pour qui, elle-aussi, ces vieilles manières de penser sont des freins à l’extension d’une culture mondiale indifférenciée et sans valeur. Mais être contre cette société capitaliste, consumériste, pornographique, mondialisée, indifférenciée, sans autre valeur que celles du pouvoir d’achat et de la «cool attitude», c’est à son tour être un allié objectif des réactionnaires qui, de droite ou de gauche, voudraient revenir à une société plus humaines, aux valeurs stables et identifiables (et éventuellement catholiques, racistes, homophobes...).
Pour comprendre un peu ces différents points de vue, on peut se référer à certains de mes anciens textes : sur Brüno, sur la culture MTV, sur Beatriz Préciado...
Tout le problème que je n’arrive pas à résoudre pour l’instant, peut-être tout simplement parce que je ne dispose pas des bonnes références, est le suivant :
Comment concilier l’attachement à une identité qui se définit par un héritage de culture et de valeurs, avec une critique radicale des valeurs qui ont fondé notre culture, au nom de la lutte LGBT (les notions de sexe, de normes, d’amour...) ?
Ou alors, sur un plan plus politique : comment concilier l’impératif des grandes luttes économiques qui passent par la politique et le syndicalisme, avec le constat de l’échec de ces luttes et le développement d’autres formes de lutte ou d’alternatives ?
Entre la nécessité morale d’une réaction et la nécessité pratique de passer par la subversion, entre la possibilié d’allier les deux et les contradictions ou les oppositions qu’il peut y avoir, le chemin est complexe. Je refuse de me laisser entraîner vers l’avenir sans recul critique et en abandonnant tout ce qui a construit mon identité de «classique», mais je ne veux pas non plus que cette attitude me fasse passer à côté des enjeux contemporains et m’empêche d’avoir un recul critique sur mes propres références.
Je crois percevoir quelques pistes mais je vais m’arrêter là pour l’instant, il faut que tout cela repose un peu, c’est bien trop confus pour l’instant.
04 avril 2010
Testo Junkie, Beatriz Preciado, 2008 2/2

2. Réflexions supplémentaires
A côté de ces réflexions passionnantes, un autre aspect extrêmement troublant du livre est son caractère d’auto-fiction : Preciado y raconte aussi sa vie. Disons qu’elle accorde sa vie à ses théories, et que sa vie est aussi violente et subversive que ses théories. Cet essai est aussi un livre pornographique ! On a droit aux descriptions détaillées de ses relations sexuelles (avec homme ou femme), et qui sont rarement calmes et amoureuses. Au contraire : ça n’est que godes et rapports de force, chaque partenaire cherchant à dominer son ou sa partenaire en la traitant de salope ou de chienne - ce qui est assez perturbant.
Au début, je ne comprenais pas. Que fait-elle ? Que veut-elle ? Si Beatriz Preciado critique sur des pages et des pages l’emprise de l’industrie pharmacologique et la production des «techno-hommes» et des «techno-femmes» par les hormones et les médicaments, pourquoi a-t-elle recours à la testostérone pour s’inventer elle-aussi «techno-femme» ? Si elle analyse et démonte minutieusement l’influence des films pornographiques sur nos désirs, pourquoi ne peut-elle pas faire l’amour sans que cela devienne un jeu de violence, d’humiliation, de godage - digne des films porno, justement ?
C’est alors que je me suis dit que, face à une situation jugée comme négative, il y avait finalement deux types d’opposition : la réaction ou l’anticipation. La réaction, c’est l’attitude qui consiste à dire : «C’était mieux avant» et à essayer de revenir à la situation antérieure. L’anticipation consiste à accepter la situation actuelle comme irréversible, à aller encore plus loin dans les tendances en gestation dans le présent, et à être encore plus modernes que les modernes...
La réaction aspire à un état de paix - même si, pour se faire, il faut passer par un conflit frontal et violent. L’anticipation, elle, veut la guerre, cherche le conflit et n’espère pas sortir un jour de cette lutte permanente contre le pouvoir (ou plutôt : les pouvoirs). On peut continuer ainsi le jeu des opposition : la réaction adopte la position du refus, l’anticipation, elle, celle de la subversion (lutter contre le pouvoir sur son terrain, reprendre ses formes et les détourner). Autrement dit, la réaction lutte du dehors et l’anticipation, du dedans.
(C’est quelque chose qui vaut également pour les différents types de luttes politiques...)
En me disant cela, je comprenais un peu mieux l’attitude de Beatriz Preciado. Face à la violence des rapports homme-femme tels qu’ils sont performés dans les films porno, réagir en revenant à un rapport sexuel «naturel» et égalitaire reviendrait à ignorer la complexité de ce qui se joue dans ces moments-là. Rien n’est moins naturel qu’un rapport sexuel et plutôt que d’espérer revenir à un utopique âge d’or d’une nature où les hommes et les femmes feraient l’amour en toute égalité et sensualité, Preciado suggère qu’il vaut mieux prendre pour acquis cette violence et en jouer avec la conscience à la fois que la vérité des rapports humains se jouent dans cette violence, et que tout ça n’est qu’un jeu, un rôle, une performance.
Bref, très troublant tout ça. Surtout après avoir écrit un texte où je critiquais l’usage du terme de salope : j’adoptais une attitude de refus, un désir de paix, bref : une attitude réactionnaire. Preciado, elle, invite à ne pas refuser le monde contemporain, avec ses contradictions et ses conflits, mais à l’utiliser pour ses propres fins. Ainsi qu’elle le dit lui-même dans sa présentation de son ouvrage : «Certains trouveront en ce texte un manuel de bio-terrorisme du genre à l'échelle moléculaire.»
Mais entre être d’accord sur le principe et passer à l’action, il y a un pas... Et si je me refuse à franchir ce pas, c’est peut-être parce que je ne suis pas d’accord avec ses théories ? A suivre...
Testo Junkie, Beatriz Preciado, 2008 1/2

1. Résumé
Comme prévu, je reviens rapidement sur ma lecture de Testo Junkie, de Beatriz Preciado. Beatriz Preciado est une philosophe (+ écrivain, essayiste, etc.) très impliquée dans la réflexion féministe radicale, auteure notamment du Manifeste contra-sexuel (Balland, Paris, 2000), aujourd’hui devenu un classique de la théorie Queer. Testo Junkie, lui, est paru en 2008 aux éditions Grasset. Ce livre se présente sous la forme d’un journal que Preciado a tenu pendant presque un an, mêlant récit personnel et réflexions historico-philosophiques sur l’époque contemporaine.
Pendant presque un an, Béatriz Preciado a pris de la testostérone en gel. Non pas pour devenir un homme, mais pour briser les frontières, flouter les genres, pour rejeter ce que la société a décidé qu’elle serait (une femme), et pour expérimenter en elle-même, dans son corps, dans ses désirs, dans sa sexualité, ce que c’est que de «devenir homme». Testo Junkie est le récit de ce «protocole».
Quant aux réflexions philosophiques, elles s’inscrivent dans la voie ouverte par Michel Foucault, et poursuivie par des penseuses féministes comme Judith Butler (mais elle n’est pas la seule !). C’est-à-dire que le point de départ est qu’il n’y a pas de nature humaine : que les hommes et les femmes ne deviennent ce qu’ils sont qu’à partir de leur naissance, à travers le jeu des normes, des contraintes et des relations de pouvoir qui leurs sont inculqués tout au cours de leur vie. Avec sa réflexion sur le système pénitentiaire et sur la sexualité, Foucault a révélé combien la notion de «sujet» (donc d’identité, de personnalité, de conscience de soi) renvoyait tout autant, sinon plus, à un «assujettissement» (aux normes, au pouvoir) qu’à une «subjectivité» prétendue personnelle et libre.
Judith Butler, elle, a entre autres mis en avant le concept de performativité : être un homme ou être une femme, ce n’est pas autre chose que répéter jour après jour les gestes par lesquels on se définit comme homme ou femme (se maquiller, être sensible, regarder un match de foot avec ses potes et de la bière, être galant, etc.). Les normes des genres n’existent donc pas ailleurs que dans cette répétition : ce qui explique qu’il peut y avoir des «loupés» dans l’apprentissage ou dans la répétitions, des personnes qui répètent mal certains gestes, qui ne re reconnaissent pas dans tel ou tel geste.
En se lançant dans le vide, c’est-à-dire en commençant en prendre de la testostérone en dehors de tout protocole médical, sans volonté de ressembler à ce qu’on entend par «homme» ni à ce qu’on entend par «femme», Beatriz Preciado remet en cause radicalement l’apparence naturelle et universelle de nos normes, de nos genres, de nos subjectivités. Et elle en profite pour réfléchir sur ce qui définit le coeur-même de notre époque.
Pour résumer, elle reprend l’analyse de Michel Foucault en y rajoutant une étape. Michel Foucault considérait que l’Occident était entré, à partir de la 2è moitié du 18è siècle, dans une époque disciplinaire. C’est à partir de cette période que se sont développés tout un système d’embrigadement de la population (à commencer par la notion même de «population» conçu comme des statistiques qu’il faut gérer au mieux), accompagné des théories de gestion de l’Etat qui justifient ce système. Les trois lieux emblématiques nés avec cette nouvelle ère sont l’internat (le système éducatif), la caserne (l’armée) et la prison (le système pénitentiaire). Trois lieux régis par un règlement, un emploi du temps minutieux et une surveillance de tous les instants, autour de la notion centrale de discipline. Il faut élever et discipliner les corps et les âmes.
Beatriz Preciado, elle, considère que Foucault est passé à côté du développement d’une nouvelle ère à partir des années 50 : celle de la société «pharmaco-pornographique». Les deux grandes créations du capitalisme au XXè siècle sont l’industrie pharmaceutique et l’industrie du spectacle. Avec, comme produits-clés dans chacun des cas, le Viagra et le porno. Le Viagra, car il vient suppléer une virilité soi-disant déficiente, au nom d’une certaine idée de la masculinité - et les chiffres comparant les investissements dans la production du Viagra avec les investissements dans la lutte contre le SIDA par exemple sont assez éloquents pour montrer à quel point le Viagra est devenu bien autre chose qu’un gadget. Et le porno car il a pris une telle place dans nos imaginations au cours de ces dernières années qu’il est devenu un modèle incontournable des désirs et des rapports sexuels.
C’est donc désormais de l’intérieur que sont forgés nos genres, nos désirs, nos identités : par la régulation de nos hormones (pilule, Viagra, anti-dépresseurs), par la reconfiguration de nos corps (chirurgie esthétique, UV, Instituts de Beauté), par la pénétration jusqu’au coeur de la naissance de nos désirs (cinéma, téléfilms, industrie du porno et Internet...). Peu importe ensuite que l’on soit disciplinés ou révoltés, puisque l’étendue de nos désirs et de nos sexualités sont, eux, contrôlés dès leur naissance.
03 avril 2010
Comment j'ai appris à ne pas m'en faire et à aimer MTV

Je me suis amusé à regarder des chaînes musicales le matin quelques jours de suite, en zappant un peu à chaque fois, et le constat fut assez effrayant. D’un jour à l’autre, et quelle que soit la chaîne, les mêmes clips passaient en boucle, une trentaine, à peine plus peut-être. J’avais l’impression d’être dans le film «Le jour de la marmotte» où le héros est condamné à vivre le même jour chaque matin... Ou alors dans un film de science-fiction sur une société totalitaire où, quelle que soit la chaine de télévision, le personnage tomberait sur exactement le même programme. C’est assez effrayant, et pourtant ça n’a pas l’air d’effrayer grand-monde...
Comment en sommes-nous arriver là ? A une telle uniformisation des goûts populaires en matière de musique? A une telle mondialisation, à une telle concentration, à une telle pauvreté de l’offre musicale ? Et tout cela n’a pas plus de cinquante ans ! Avant 1950, seuls quelques personnes exceptionnelles (Caruso, Charlot, Greta Garbo et autres actrices de cinéma) avaient accès au statut de stars internationales. Aujourd’hui, quel que soit l’endroit de la planète où l’on se trouve, on est en droit d’attendre -que dis-je ?, d’exiger de n’importe quelle personne qu’elle connaisse et apprécie Mickaël Jackson, Britney Spears et Madonna.
Que s’est-il passé ?
Revenons au tout début. Elvis Presley. Il est le premier, et il reste toujours l’un des trois plus grands succès mondiaux (avec les Beatles et Mickaël Jackson). Sa carrière a été fulgurante : Sam Philipps, des studio Sun Records, l’entend pour la première fois en octobre 1954, et en 1956, Elvis décroche 48 disques d’or et déclare 22 millions de dollars au fisc...
Mon hypothèse, c’est que son succès correspond aussi à un appel d’air créé par des facteurs techniques : l’invention du 45 tours et de juke-box d’une part, et surtout l’invention de la télévision qui devient un média populaire aux Etats-Unis dans les années 50. A cela s’ajoutent les conditions de l’après-guerre : le désir de se divertir, de penser à autre chose (que la guerre et que la guerre froide), le rejet d’une grande partie de la jeunesse contre la société conservatrice et guerrière de leurs parents. Les conditions techniques et culturelles pour l’avènement de la société du spectacles étaient là. Elvis, avec son déhanchement suggestif et sa voix suave, avait tout pour devenir une star et son manager, le «colonel Parker», allait faire le reste. Transformant à jamais le monde du show business.
La deuxième vague du rock (Beatles, Rolling Stones et compagnie) vont reprendre la voie ouverte par Elvis en allant plus loin : plus loin dans l’attitude de révolte, plus loin dans les tournées mondiales (Elvis n’a fait qu’une seule tournée hors des Etats-Unis, pour le Canada...), plus loin dans les phénomènes d’hystérie collective, plus loin dans l’utilisation des médias. La mondialisation de la musique et du rock est acquise désormais : le rock d’Elvis, encore lié à la gloire des Etats-Unis après leur victoire en 1945 et à la présence physique des Américains en Europe, a laissé la place au rock anglais, plus arrogant et moins puritain.
Les phénomènes d’hystéries collectives demeurent pour moi encore le grand trou noir de cette mondialisation musicale. La situation était telle pour les Beatles qu’ils décidèrent d’annuler complètement le principe des tournées en 1966. John Lennon : « Je suis sûr qu'on pourrait envoyer quatre mannequins de cire à notre effigie et que les foules seraient satisfaites. Les concerts des Beatles n'ont plus rien à voir avec la musique. Ce sont de foutus rites tribaux ». Comment naît un phénomène pareil ? Que se passe-t-il exactement lors d’une scène d’hystérie collective ? A quelles frustrations, ou à quelles aspirations cela renvoie-t-il ? Est-ce de l’ordre d’un retour du refoulé religieux ? Est-ce une compensation contre une vie que l’on sait inconsciemment être vide et médiocre ? J’aurais tendance à dire qu’il y a là quelque chose comme une «catharsis» face à l’aliénation de la société de consommation, comme une sur-fétichisation de l’art dans une société industrielle (le retour du tribal, de l’idolâtrie, dans la modernité, pour se cacher la vérité «commerciale» des objets qui nous entourent). C’est un phénomène limite, car il peut s’avérer très dangereux, destructeur, mais c’est un phénomène-clé, indissociable de la production désormais industrielle des stars dans une société de consommation.
L’année 1981 marque une nouvelle étape dans le raz-de-marée «pop» sur le monde. MTV : la première chaîne télévisée entièrement consacrée à la diffusion de clips musicaux. Aujourd’hui, le groupe MTV est présent sur toute la planète avec tout un bouquet de chaînes MTV Base, MTV-2, MTV Pulse, MTV Idol, etc. C’était déjà en grande partie le cas avant, mais désormais l’image devient essentielle dans la commercialisation d’une chanson à l’échelle mondiale. Autrement dit, un chanteur qui n’a pas l’argent nécessaire pour faire réaliser un clip et qui n’a pas la force de frappe médiatique pour faire passer son clip à la télévision n’a quasiment aucune chance d’obtenir un grand succès international. C’est avec MTV que le troisième plus grand succès international accède, justement, à son statut de star incontestée : Mickaël Jackson.
Et il va y mettre les moyens : Thriller, premier clip conçu comme un vrai petit film (et d’une durée je crois inégalée), Scream, estimé comme le clip le plus cher jamais réalisé ($7 millions...). Je pense qu’on peut dire sans trop se tromper que le succès de Mickael Jackson est dû autant à ses clips et à son image qu’à sa musique en elle-même, sinon plus. Avec MTV, l’industrie du disque devient un business exigeant des millions et des millions de dollars pour en assurer la promotion, entraînant à la fois une réduction du nombre d’artistes ayant accès à ces capitaux, et une «récupération» incessante de nouveaux talents venus de la rue qu’il ne faut surtout pas laisser en dehors du «système». Quatre «Majors» se partagent 71,7% de parts de marché sur le marché mondial de la musique : Universal, Sony, EMI et Warner.
Et maintenant ? Maintenant, on est passé à l’ère Internet. Youtube, PeerToPeer et MySpace. Internet comme possible remise en cause de la suprématie des Majors : en permettant à des musiciens d’accéder à un public directement, sans passer par des entreprises capitalistes, en faisant de la place pour une nouvelle diversité musicale... Mais Internet, c’est aussi le moyen pour les stars de conforter leur suprématie et d’assurer une célébrité mondiale et immédiate pour leurs nouveaux tubes, accélérant ainsi encore l’enchaînement des succès, des modes plus ou moins éphémères et des nouveaux succès.
On se souvient (presque comme un événement lointain!) du buzz autour du clip de «Put a Ring on It» de Beyoncé en 2008. Je cite Wikipedia : «Cette œuvre a une dimension de manifeste dans la mesure où elle a été suivie d’un mouvement de reprise sans précédent. De plus, le phénomène qui l’accompagne vient mettre en évidence certaines évolutions amorcées par l’avènement de l’Internet participatif. Ainsi, selon Rick Sznajder du Toronto Star, “Single Ladies” est “un phénomène qui est devenu la première danse majeure du millénaire et de l’Internet”» Et d’après ce que j’ai pu trouver, toujours sur Wikipedia, le clip de Bad Romance de Lady Gaga vient de dépasser Girlfriend d’Avril Lavigne avec 141 millions de vues sur Youtube contre 130...
L’accès à Internet est de plus en plus considéré comme un bien public mondial, presque au même titre que l’accès à de l’eau potable. Au nom du droit à l’éducation et du droit à l’information, des milliers de petits Péruviens, de petits Africains, de petits Asiatiques, qui jusque là vivaient dans leurs villages presque coupés de tout, vont délaisser leurs jeux rudimentaires pour surfer sur youtube. Certes, qui suis-je pour critiquer ce mouvement ? n’ai-je pas, moi, un accès illimité à Internet, que je mets à profit pour aller sur youtube, megavideo et deezer ? D’ailleurs, je ne critique rien : je relève juste cette conquête d’Internet jusqu’aux lieux les plus reculés de notre planète, comme l’ultime étape de mondialisation et d’uniformisation de la culture et de la musique...
Post-Scriptum :
Ca n’est pas en rapport direct avec la musique, mais voici quelques copiés-collés d’un article du site «Nations Unies : chroniques» :
- «Coca-Cola s’est associée au programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) afin de réduire le fossé numérique en Malaisie»
- «En Chine, le premier « centre Coca-Cola d’apprentissage par Internet » a été ouvert dans une école primaire de la banlieue de Beijing.»
- «La société a également récemment collaboré à un projet Internet d’une « chaîne d’unité» où près de 49 000 personnes de 179 pays ont partagé leurs messages personnels d’espoir et d’optimisme par l’intermédiaire d’une chaîne humaine virtuelle tout autour de la planète.»


















