DNA_Amegouz1Amours virtuelles, coups bien réels. Si le titre est aguicheur, la suite aussi. Un mari jugé depuis hier par la cour d'assises du Bas-Rhin pour le meurtre de son épouse, en décembre 2004 à Illkirch. Elle l'avait connu sur Internet et désirait le quitter. L'article des DNA date de mardi et relate l'audience de lundi, première journée du procès. En y allant mercredi, j'aurais raté les deux premiers jours mais il reste sûrement encore de beaux moments. Tu penses que je pourrais y aller ? Pourquoi pas, on est justement en train de préparer un film sur les rencontres par Internet, ça pourrait nous inspirer non ? Ou alors pour un court-métrage. Oui tu as peut-être raison, et puis cette semaine ça peut aller question emploi du temps. Oui tant que tu ne rates pas la piscine mercredi midi. Bon, c'est décidé, et puis ça faisait longtemps que je voulais assister à un procès.

Mercredi matin, Tribunal de Grande Instance quai Finkmatt. Excusez-moi c'est bien ici qu'a lieu le procès aux Assises de M. Amegouz ? Ah non les Assises ce n'est pas là Monsieur, c'est place d'Islande. Place d'Islande ? Oui, place d'Islande, vous voyez où c'est ? Euh non pas vraiment. C'est simple, c'est tout au bout de l'avenue des Vosges. Ah très bien, oui je vois, merci. Quelques coups de pédales plus tard me voici place d'Islande. Il y a un vieux bâtiment aux allures solennelles mais ce n'est que l'Inspection Académique. De l'autre côté, une construction toute récente en préfabriqué, on aurait dit un collège provisoire ou une médiathèque de banlieue. Mais non, c'est le Palais de Justice.

Me voici dans le hall devant la machine à café. Intérieur propre mais froid, complètement dénué des ors de la République : les sortes de globes terrestres en guise de décor ne changent rien à l'impression générale. Plusieurs hommes sont là. Je demande 30 centimes à l'un pour un café. J'échange quelques mots avec un autre, un homme joufflu arborant fièrement une belle moustache blanche. Ah là là avec Internet aujourd'hui, on peut en faire des choses, tenez ça me rappelle l'affaire de cette jeune fille de 16ans, vous avez suivi cette histoire ?, c'était une jeune fille de 16ans enlevée par un homme qui s'était fait passer pour un jeune de son âge, c'était en Normandie je crois, ou en Bretagne, rencontrer quelqu'un sur Internet, c'est risqué quand même. Il me demande si je suis étudiant en droit – je lui réponds que non, je prépare un documentaire sur les rencontres par Internet et l'histoire de ce procès m'a intéressé. Et vous, vous êtes journaliste ? Ah non pas du tout, non moi je suis ici comme témoin. Grand blanc : je n'ose plus lui parler, peut-être qu'il est tenu au secret de l'instruction ou qu'il a été témoin de choses horribles qu'il ne veut pas répéter. Mais lui semble parfaitement à l'aise.

On entre. Grande salle blanche. Impersonnelle. Ceux que je prenais pour des journalistes s'asseyent sur les bancs de la partie civile. Une classe de Première ES s'abat tout autour de moi, l'huissier leur présente le déroulement de la séance. Déception des professeurs : il n'y aura pas de plaidoirie des avocats aujourd'hui. L'accusé apparaît dans son box, fidèle à la description des DNA. Sous l'emprise de médicaments, cet accusé de 44 ans, avec ses grosses lunettes, sa calvitie, son teint blafard et son arthrose qui l'empêche de rester debout en paraît beaucoup plus. Son avocate est une grosse petite dame aux fesses protubérantes, teint halé soit marocain soit séfarade. La sonnette retentit. La Cour. On se lève puis on se rassied comme à la messe.

Au centre, le Président de la Cour, entouré de Mesdames de la Cour. Les dix jurés s'installent dans les fauteuils tout autour.
C'est le Président qui ouvre la séance. Nous regrettons l'absence d'Abd-el-Kriff et de Nacine, les frères de l'accusé. Je vais passer outre l'absence de ces témoins et je vais donner lecture de leur déposition. Je renvoie aux codes 510 et 509… Il lit la première déposition. Lahsen Amegouz a téléphoné à son frère le lendemain du drame. Etat d'ébriété, coups de fil répétés tout au long de la matinée. Il leur demande d'appeler, du Maroc, la police de Strasbourg pour qu'ils viennent à son domicile, ce qui finira par se produire. Avez-vous des observations à ajouter ?

Une petite, Monsieur le Président… C'est l'avocat de la partie civile qui parle.

Le Président reprend la main. Je vais donner lecture maintenant de la déposition de Nacine qui figure aux codes 511 – 510 – 509. Je renvoie également à cet égard au PV de la côte 512…

Après lecture, petit débat autour de la longueur des entretiens téléphoniques. Pour la partie civile, c'est bien le signe qu'ils se sont mis d'accord sur une version des faits cohérente. La défense avance qu'il faut prendre en compte l'état d'ébriété de l'accusé, par les silences qu'il a dû y avoir…

Le fils pédé

Appelé par le Président, l'homme qui m'a prêté trente cents s'avance à la barre – je suppose que c'est comme ça qu'on dit. C'est le fils de la victime. Je vous rappelle que vous êtes partie civile dans cette affaire et qu'à cet égard vous n'avez pas à prêter serment. Vous commencerez par faire une déclaration libre puis vous pourrez répondre aux questions des avocats.

Jean-Philippe se présente, sa particularité est de vivre à Aréquipa, au Pérou. Disons que les relations que j'avais l'occasion de voir depuis 2002 entre M. Amegouz et ma mère étaient rocambolesques. Je suis parti fin 2003 à Aréquipa au Pérou. Elle m'en avait parlé dès 2002, qu'elle avait rencontré quelqu'un par Internet mais sans entrer dans les détails. Puis elle eu ses problèmes de santé. C'est au cours d'une visite à l'hôpital que je découvre les photos du mariage.

Elle ne vous avait rien dit avant ?

Non. À ce moment, nous avons beaucoup parlé. Après deux heures de discussion, elle me demande déjà d'acheter un billet pour le Maroc, pour qu'il rentre chez lui. Ce que je fais aussitôt. C'est à l'hôpital que je rencontre M. Amegouz pour la première fois. Il s'est montré très effacé, très discret, il ne parle pas. Lui-même se propose de dormir à la cave. Je n'ai pas insisté puisque je ne le connais pas plus que ça. Pour le billet d'avion, il n'avait pas l'air contre… Il n'a pas réagi ni d'une manière désolée, ni fâchée.
Racontez-nous un peu ce qui c'es passé lors de ce fameux Noël 2002.

Ben, écoutez, je suis arrivé à Noël toujours avec cette amie. Tout a commencé bien jusqu'à une partie de carte. Il s'est mal comporté, il s'est énervé puis s'est retranché dans la chambre. J'ai dit à ma mère : Est-ce que c'est normal comme situation ? Elle m'a répondu, il faut que je trouve une solution. Mon amie est allée le voir dans la chambre pour essayer de le calmer, mais ça n'a pas marché. Un peu plus tard il est sorti et m'a donné un coup de poing sur la tête. Il a dit "Je vais te tuer". Suite à ça ma mère a téléphoné à la police, on est sorti. Elle me parle de, du fait qu'il boive : "après quelques verres, il est déjà amoché." Elle me montre quelques meubles qui sont amochés et elle me dit : "ça n'est pas la première fois."

Vous étiez au courant des diverses hospitalisations de M. Amegouz ?

Elle me tenait au courant des divers aléas des hospitalisations. C'était à chaque fois une grande aventure. Ma mère, quand elle prenait une décision, elle la prenait donc c'était assez difficile de lui faire changer d'avis.

Je vous pose la question parce que vous avez déclaré dans vos dépositions : "Mais j'avais cru sentir une volonté de réconciliation avec M. Amegouz."

C'était un peu le côté compliqué de ma maman. Elle savait que c'était mieux, mais elle supportait difficilement de vivre seule. Elle était en attente d'un certain nombre de choses et elle ne voulait pas vivre seule. J'ai remarqué qu'il y avait une certaine lenteur de sa part et j'en ai déduit qu'elle voulait garder une position de réconciliation. Enfin c'est ce que j'en ai déduit. On avait des doutes sur ses intentions réelles.

Pendant le récit du fils, le Président cligne des yeux, a des petits sourires entendus, encourageants. Il lève les sourcils en signe de grande attention et hoche la tête. Rectification : il semble avoir les sourcils naturellement très hauts. Il répète souvent le nom du témoin : "Qu'en pensez-vous, M. Steigli ?" "Pouvez-vous nous dire, M. Steigli, ce que vous avez pensé de…" Autour le lui, les jurés. Six hommes et quatre femmes, de 30 à 50 ans, tous plus ou moins de la classe moyenne. En les voyant une idée de scénario me vient : que se passerait-il si un meurtrier était convoqué comme juré pour le meurtre qu'il a lui-même commis ?

Plus tard, quand je lui téléphonais du Pérou, l'ambiance était un peu tendue, un peu fausse. C'est la première fois que je la voyais aussi effacée. Elle n'était pas à sa place. Elle me disait, je ne peux pas te parler. Elle raccrochait rapidement. Je ne la reconnaissais pas.

L'avocat de la partie civile lui demande les menaces proférées par M. Amegouz.

Je ne me souviens plus exactement. "Salope, vieille serpillière."

Ce sont des injures, mais avez-vous entendu directement des menaces ?

Euh, non.

Un peu plus tard, le juge se tourne vers l'accusé. Vous avez entendu M. Amegouz ? Vous avez une réponse à donner à M. Steigli ?
C'est un homme complètement abruti par des tranquillisants qui s'exprime d'une voix pâteuse, à peine audible. Tout ce que je peux dire c'est que moi et ma femme nous nous aimions très fort. Nous n'avions pas besoin de quelqu'un d'autre pour nous diriger comment faire…

Oui, oui, on reviendra cet après-midi sur cette question. Le juge l'interrompt assez brutalement en lui parlant comme à un enfant.
Etait-ce un mariage blanc ?

Je ne dirai pas mariage blanc. Je ne m'avancerais pas sur les sentiments.

L'avocat rappelle les premiers mots de la déposition de l'amie à la police, concernant les événements de Noël 2002 : "Je fus plus que témoin des faits reprochés à M. Amegouz et je ne suis pas prête de les oublier."

Puis un moment de tension parcourt toute la salle : le fils Steigli doit répéter les insultes de M. Amegouz contre lui. Vous me demandez de répéter des choses que je n'ai pas envie de dire. Dites-le, M. Steigli. Contre ma mère, je ne me souviens plus exactement, contre moi il a lancé des injures au sujet de mon homosexualité.

Ca y est, le mot était lâché. Le pire, c'est que j'y avais déjà pensé. À sa manière dont il parlait de son "amie" qui l'avait accompagné à Noël, et qui n'était ni sa femme, ni sa "copine".

L'autre frère

Stéphane, l'autre frère, s'avance à la barre. Il raconte le cadre avec la photo de ses fils (les petits fils de la victime) défoncé à coups de poing. Elle sort avec un homme de presque son âge, et qui a un fils plus jeune que le plus jeune de ses enfants : c'est dérangeant sur le point de vue symbolique. Mais il y avait eu une dispute entre sa mère et lui et elle n'avait pas vu ses petits-fils pendant assez longtemps : le fait qu'Amegouz ait un fils (d'une première femme chinoise) joue un grand rôle. Ils avaient envisagé de le faire venir du Maroc En plus de cela, elle était malade, donc dépendante.

Après ces premières considérations, Stéphane s'attaque aux circonstances de la découverte du corps. Il raconte comment il était venu sur Strasbourg, comment il avait échangé quelques coups de téléphone avec sa mère "par répondeurs interposés" puis comment il n'avait plus eu de nouvelles et comment, un jour plus tard, avec son oncle, il s'est rendu à son appartement. Ils sonnent, ça ne répond pas. Mauvais pressentiment. L'oncle essaie d'ouvrir la porte, sans succès. Stéphane essaie à son tour de l'ouvrir, la porte s'ouvre. Je ne sais toujours pas comment, normalement elle n'aurait pas dû s'ouvrir. Lahsen est là, assis par terre au bout du couloir, dans une semi-obscurité. Sa première phrase est "Tout est fini, Stéphane, tout est fini." Stéphane regarde dans la chambre. Personne. Puis dans la chambre d'amis. La mère est là. Le corps est allongé par terre, sur le dos, visiblement sans vie.
Jean-Philippe regard son frère avec intensité. Dans la salle, la tension est palpable, toute l'attention est captée par le récit.
L'oncle lance à Stéphane : Lahsen s'est ouvert les veines, qu'est-ce que je fais ? Laisse-le crever. Il lui a quand même posé un garrot, il a bien fait… Voilà.

D'accord, fait le Président. Un temps. La salle est encore sous le choc. Revenons sur les relations entre Mme Steigle et M.Amegouz.
Amegouz est complètement affaissé dans son box, à moitié endormi.

Vous avez qualifié votre mère d'autoritaire, M. Steigli, qu'est-ce que vous vouliez dire par là ? Et, plus tard : on va revenir, M. Steigli, sur la découverte, même si c'est pénible.

Les souvenirs de Stéphane sont un peu brouillés, il a le souvenir d'une scène un peu lunaire : Lahsen Amegouz s'est rendormi et ronfle bruyamment. L'un des deux policiers venus sur les lieux avait une sonnerie de téléphone de musique de boîte de nuit.

Après les témoignages des deux fils, on passe aux photographies prises le jour même de la découverte du corps. Il n'y aura pas de plaidoiries aujourd'hui mais entre ces photos et le récit de la découverte du corps, je suis gâté.

Pour la cuisine, un ensemble en bois brun, style classe moyenne traditionnelle. L'étagère du salon est plus moderne avec ses statues africaines. Puis on passe aux photos du corps dans la chambre d'amis. Gros corps allongé sur le dos, bras écartés, chevelure noire. Un corps mort. Il y a des tâches de sang sur la moquette. Une montre et une bague. D'autres traces de sang au niveau du lit. Photos de détail sur le sang au milieu des connexions informatiques, à côté de la Livebox. L'huissier fait défiler les photos sous la caméra et les images s'affichent sur de grands moniteurs. La chambre à coucher est rangée, le lit fait. "Aucune particularité au niveau de cette pièce". L'avocate de la défense veut en profiter pour présenter une photo de Mme Steigle et M. Amegouz au Maroc, on le lui accorde.

Après ces photos, c'est la pause. Tout le monde sort. Je retrouve trente cents, je les rends au fils homosexuel qui me les avait prêtés à mon arrivée. J'aimerais lui parler mais je ne sais pas quoi dire alors je reste dans mon coin. De toute façon je dois partir, tant pis pour les experts qui interviendront l'après-midi, je reviendrai demain.