DNA_amegouz3Plus j'y réfléchis, plus je trouve que cette affaire Amegouz est intéressante à plusieurs niveaux. Déjà il y a Internet qui a une place centrale dans l'histoire : c'est par Internet que Lahsen a rencontré Denise, mais c'est aussi sur des sites de rencontres (peut-être le même) qu'il a rencontré Marthe, sa maîtresse canadienne, et que Denise continuait à fréquenter puisqu'elle aurait rencontré un autre homme peu de temps avant de mourir. Une grande partie de l'intrigue tourne autour de la chambre d'amis qui faisait à la fois office de bureau (c'est là où se trouvaient l'ordinateur et la Livebox) et de buanderie (présence d'une planche à repasser, etc.). Amegouz y dormit à partir du moment où ils ont fait chambre à part. Les photos prises par la police sont éloquentes : le sang a éclaboussé sur les câbles Internet, juste à côté de la Livebox…

Mais c'est loin d'être tout ! Il y a bien sûr les psychologies : celle de Lahsen au parcours singulier, plein d'ombres et de mensonges, qui fascine et séduit les femmes par Internet et en vrai sans avoir un physique très attrayant. Celle de Denise, femme très grosse mais hyper active, toujours déterminée voire autoritaire mais que la maladie va rendre dépendante et qui va, pour son malheur, tomber sous la coupe de Lahsen, voulant sans cesse le quitter mais n'y arrivant pas. Et celles de toutes les autres personnes, moins saillantes mais tout aussi importantes dans le déroulement de l'intrigue : le fils homosexuel qui part vivre au Pérou (pourquoi ?), l'autre fils qui s'est disputé avec sa mère au point de ne pas lui avoir parlé pendant plusieurs mois, les frères de Lahsen qui suivent toute l'affaire depuis le Maroc…

Avec les frères, justement, on touche à un autre point intéressant de cette affaire, c'est l'importance de la symétrie. A la famille de Denis (les deux frères et l'oncle, et un peu moins l'ex-mari) répond la famille de Lahsen, avec les deux frères, le père et la mère, et toutes deux, après des divisons au cours de l'histoire, serrent les coudes après le drame. Denise a deux figures qui lui font face : celle de la première femme de Lahsen, une Chinoise à qui l'on a enlevé presque de force leur enfant pour le faire élever par les parents de Lahsen (cet enfant qu'elle aurait aimé faire venir en France pour l'élever avec Lahsen); et celle de Marthe, l'autre femme rencontrée sur Internet mais qui, vivant au Canada, n'offrait pas les mêmes possibilités d'accueil que Denise qui est venue la première au Maroc. Mais Marthe viendra quand même une fois au Luxembourg pour rencontre (et coucher avec….) Lahsen. Il y a aussi les deux appartements : celui du Luxembourg et celui d'Illkirch, et dans les deux appartements le même calvaire recommencera, la fuite sera impossible. Toute cette affaire s'ordonne autour des vies parallèles, et autour d'un centre (Luxembourg/Strasbourg) qui a des ramifications au Maroc, au Gabon (où a eu lieu le premier mariage de Lahsen), en Chine (où est retournée vivre sa première femme), au Canada et au Pérou….

Le plus dur serait de trouver un début et une fin, de trouver le nœud de l'action : faut-il la resserrer ou l'étendre à son maximum, en commençant par une biographie de Lahsen Amegouz et en finissant par les vies des fils de Denise, l'un au Pérou, l'autre en Alsace… Une autre possibilité serait de tout tourner autour du procès, avec des flashs back, en racontant l'histoire sous deux angles différents : celui de la partie civile et celui de la défense. C'est un peu classique comme procédé mais l'idée qu'il n'y a pas de vérité stable, qu'on peut tantôt prendre parti pour Denis, tantôt pour Lahsen (sans excuser son geste), que "chacun a ses raisons", cette idée-là est intéressante? On verrait alors que Denise s'est aussi un peu servie d'Amegouz, a pu se montrer très autoritaire avec lui, voire castrateur, qu'elle n'a jamais cessé d'aller sur Internet et de rencontrer d'autres hommes, etc. En fait la défense n'a pas avancé tous ces arguments car ça aurait été trop mal perçu par les jurés mais ce sont des choses qu'on pouvait deviner en filigrane. Et même si c'est faux dans la "réalité", ce serait "vrai" de pousser le rapport de force au maximum, de ne pas faire de Denise une simple victime de Lahsen mais de la montrer au contraire comme une femme à la fois très forte et avec de très grande faiblesse, mais sachant parfois elle aussi mentir et manipuler.