Bien sûr, il y a toujours eu des effets de mode, des effets de groupe et d'exclusion. Mais avec la tyrannie du cool, on passe à une autre échelle, et surtout, à une sujétion complète de ce phénomène à l'uniformisation des modes de vie et à l'exportation d'un mode de vie américain basé sur la consommation et le marketing.

Le cool: notion plastique, à la fois vague et précise dans la tête des gens - un peu comme la féminité, la virilité, etc. C'est un mot américain (anglais?) relativement récent. Je pense qu'on peut dire que la première personne 'cool' à servir de modèle à des millions d'adolescents sur toute la planète était Elvis Presley. C'est l'après-guerre, la jeunesse américaine rejette le modèle traditionnel, et la jeunesse européenne prend modèle sur les états unis pour rejeter leurs traditions à eux.

Ainsi est né l'impératif du cool et le rejet du ringard.

Pour qu'il y ait tyrannie, il faut des moyens de contrôle. Le cool n'est pas un système politique : nul besoin de police. C'est un système mental : ce sont des images qu'il faut transmettre et implanter dans les cerveaux. La tyrannie du cool est avant tout une affaire de technologie : radio, microsillon, Jude-box, magazines, cinéma. Puis le développement de la télévision, des émissions de jeunesse. Les tournées mondiales des stars planétaires. Dans les années 80, on passe à une nouvelle dimension : MTV, les clips, le top 50, les séries télé qui nous montrent comment les ados doivent flirter, les spots publicitaires omniprésents et de plus en plus perfectionnes (il ne s'agit pas de vendre un produit, mais un mode de vie).

On ne dira jamais assez à quel point le marketing et la publicité concentrent à la fois les plus gros budgets de la planète (juste après l'armement) et les techniques les plus perfectionnées de manipulation mentale (sondages, études, art de l'image et du slogan, choix des publics cible et des parts de marché, etc.).

En à peine quelques dizaines d'années, les différences nationales ou régionales, les traditions, les cultures populaires authentiques, déjà bien mises à mal par l'industrialisation, ont été laminées par la lame de fond de la culture pop. Plus personne n'a plus aucune excuse pour ne pas connaître et ne pas aimer Mickaël Jackson ou Britney Spears.

Quand j'étais ado, il y avait encore un semblant de frontière entre le monde du collège (là où il y avait les cool et les pas cool, les flirts, etc) et le monde de la maison où toutes ces pressions étaient absentes et où on pouvait redevenir le petit enfant qu'on était encore un peu. Même le Bad boy, celui qui passait une heure chaque matin à se mettre du gel dans les cheveux et à apprêter ses Reebok Pump et ses fringues de marque, pouvait laisser tomber la façade et penser à autre chose.

Aujourd'hui j'ai l'impression que c'est terminé. Avec Facebook, les smartphones avec appareil photo intégré, twitter et autres technologies similaires, il n'y a plus un instant de répit, ni pour les 'cool' ni pour les plus fragiles.

Tout le monde est tout le temps connecté, tout le monde doit faire attention à son image. Au sens propre : aux photos de soi qui traînent sur internet. Elles sont soigneusement choisies. On demande à effacer celles qui sont trop mauvaise, on photoshope les autres (taille plus mince pour les filles, yeux bleus pour les garçons, etc.). On espère un 't'es beau gosse' ou 'comme t'es belle' en commentaire. Et tant pis pour ceux qui ne sont pas beaux ou pas photogénique.

Tant pis surtout pour ceux sur qui vont se concentrer les sarcasmes et les moqueries. Un mot de travers et la webosphere s'emballe. Le garçon qui aura cru cool de mettre une vidéo de lui sur YouTube va se retrouver l'objets d'un buzz qui lui échappe complètement. La fête dégénère à cause de Facebook. Les rumeurs se répandent et les photos circulent à une vitesse inimaginable il y a dix ans. Combien de suicides suite à ces web-bullying ? Et combien de déceptions, de moqueries et de solitudes ?

Une tyrannie c'est : marche ou crève. La tyrannie du cool c'est : sois cool ou disparais. Et jamais les tyrannies politiques n'ont eu autant d'yeux, d'oreilles, de complices et de délateurs que ne l'a cette tyrannie qui ne dit pas son nom.