Extrait de l'article du Monde de 2012 : "Le meilleur opéra depuis 20 ans ?"

"La musique est hallucinante de beauté, de prodiges d'écriture, de textures nervurées, de couleurs subtiles ; l'harmonie circule du plus simple (la quinte, essence de l'harmonie tonale) aux accords les plus saturés, hérités des assemblages harmoniques inventés par les musiciens de l'Itinéraire dans les années 1970. Cet orchestre, d'une violence parfois extrême, mais aussi d'un frémissement sublime (mélanges de sons d'harmonica de verre et de viole de gambe), ne couvre jamais les voix et les nimbe en étroite symbiose. A noter l'exceptionnelle qualité (détail, ensemble, justesse) du Mahler Chamber Orchestra, merveilleusement dirigé par le compositeur."

 

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Extraits de l'article de Télérama de 2012 : La violence obsène et suave de Written on Skin

"Au dernier tableau de Written on skin, deuxième opéra de l'Anglais George Benjamin, en création mondiale au Festival d'Aix qui en a passé la commande, l'héroïne, Agnès, savoure à menues bouchées le cœur de son amant, que le mari trompé lui sert cuisiné en quenelles, sous une cloche d'argent. « C'est bon, sucré comme mon lait, salé comme mes larmes », se délecte la jeune femme, avant de se tuer en se défenestrant, « pour que rien n'efface jamais le goût du cœur de ce garçon, de ce corps ». Comment ne pas songer, devant cette violence d'une obscénité aussi suave qu'insoutenable, à la scène finale de la Salomé de Richard Strauss, où l'héroïne baise longuement et goulûment les lèvres du prophète Jokanaan, dont la tête tranchée lui est servie sur un plateau d'argent ? Rapprochement qui s'impose d'autant mieux que les deux opéras, d'un seul tenant, partagent la même durée ramassée – une heure trois quarts – un égal paroxysme orchestral et vocal.

Sur une proposition de Bernard Foccroule, directeur avisé du Festival d'Aix, et initiateur de cette entreprise, compositeur et librettiste se sont inspirés d'un conte médiéval, l'histoire du poète Guillem de Cabestany, trouvère et enlumineur occitan du XIIIe siècle, qui s'éprend de la femme du seigneur qui l'a engagé à son service. Vengeance du mari trompé, qui tue de sang-froid son rival, arrache son cœur du cadavre, et le sert en repas à l'épouse infidèle. D'un raffinement aussi sadique qu'anthropophage, ce crime passionnel faisait saliver de plaisir Stendhal ! Ce récit d'adultère est digne, également, de figurer dans l'un des cercles de l'Enfer de Dante, au côté des amours tragiques de Francesca da Remini et de son amant Paolo Malatesta. Martin Crimp ajoute au fait divers triangulaire – mari, femme, amant – une méditation sur l'inscription de la vie dans l'art, sur la circulation du désir brouillant les identités sexuelles.

D'où vient, au finale, une impression mitigée de réserve, voire d'ennui ? De la mise en scène, monotone et glauque, signée de l'Anglaise Katie Mitchell. Sur un plateau d'opéra, la chair est souvent triste, le sexe laborieux et factice. Il aurait fallu la maîtrise des corps d'un Patrice Chéreau, dans son film Intimité, ou le délire ironico-sanguinaire d'un Krzysztof Warlikowski, dans Angels in America, pour que l'érotisme des scènes d'orgasme nous étreigne véritablement, transcende le simulacre et le faux-semblant. Written on skin, écrit sur la peau comme sur le livre d'or de l'histoire de l'opéra ? A vérifier à l'occasion d'une reprise dans une autre mise en scène."